Vienne 1900, l'apocalypse joyeuse
Dans la même ville, au même moment, Freud invente la psychanalyse, Klimt couvre ses toiles d'or, Mahler dirige l'Opéra et Schoenberg s'apprête à faire exploser la tonalité. Pendant ce temps, un empire vieux de six siècles vit ses dernières années.
Autour de 1900, Vienne est la capitale d'un empire de cinquante millions d'habitants et d'une douzaine de peuples, gouverné depuis 1848 par le même homme, François-Joseph. La ville vit au rythme des bals et de l'opérette, mais sous la surface, tout craque : les nationalismes montent, l'antisémitisme devient un programme politique avec le maire Karl Lueger, et la famille impériale accumule les drames. C'est dans ce climat que la jeunesse artistique rompt avec l'académisme : la Sécession de Klimt en peinture, Otto Wagner et Adolf Loos en architecture, Mahler puis Schoenberg en musique. Freud explore ce que la bonne société refoule, et Schnitzler le met en scène dans ses pièces et ses nouvelles. L'écrivain Hermann Broch résumera cette époque d'une formule : « l'apocalypse joyeuse ». Elle prend fin avec l'attentat de Sarajevo en 1914, puis la disparition de l'Empire en 1918, l'année même où meurent Klimt et Schiele. Un siècle plus tard, le cinéma n'a cessé d'y revenir, de Visconti à Kubrick.
D'où vient ce moment ?
- Histoire Carl E. Schorske, Vienne fin de siècle. Politique et culture (1980 ; traduction française, Seuil, 1983) L'étude fondatrice, prix Pulitzer 1981, qui lit ensemble la politique, l'architecture du Ring, Klimt, Freud et Schoenberg : c'est d'elle que vient l'idée de croiser tous les domaines.
- Exposition Vienne 1880-1938. L'apocalypse joyeuse, Centre Pompidou, Paris, 1986 (commissaire : Jean Clair) L'exposition qui a fait découvrir Vienne 1900 au public français et qui donne son sous-titre au moment.
- Témoignage Hermann Broch, Hofmannsthal et son temps (essai écrit en 1947-1948) Broch y qualifie la Vienne de la fin du siècle d'« apocalypse joyeuse » : une société brillante qui danse au bord du gouffre.
- Histoire Jacques Le Rider, Modernité viennoise et crises de l'identité (PUF, 1990) Montre comment les crises de l'identité, juive, masculine et nationale, nourrissent la création viennoise.
- Témoignage Stefan Zweig, Le Monde d'hier. Souvenirs d'un Européen (1942) Le témoignage nostalgique d'un enfant de cette Vienne, écrit en exil juste avant sa mort.
9 notions découvertes sur 20.
Histoire
- 1848 François-Joseph, l'empereur immobile
- 1854 Élisabeth, dite Sissi La vraie Sissi détestait la cour, voyageait sans cesse, écrivait des poèmes amers et faisait de la gymnastique tous les jours. Elle est morte poignardée sur un quai de Genève.
- 1889 Le drame de Mayerling Le 30 janvier 1889, dans un pavillon de chasse au sud de Vienne, on retrouve morts l'héritier du trône et une baronne de 17 ans.
- 1914 L'attentat de Sarajevo
Politique
- 1896 Theodor Herzl et la naissance du sionisme Un journaliste viennois élégant et parfaitement assimilé assiste à Paris à la dégradation du capitaine Dreyfus. Quelques années plus tard, il écrit le livre fondateur du sionisme politique.
- 1897 Karl Lueger, le maire populiste
Littérature
- 1881 Stefan Zweig et « Le Monde d'hier »
- 1897 Arthur Schnitzler, le double de Freud Dix scènes, dix couples, et à chaque fois un des deux amants passe à la scène suivante, de la prostituée au comte. La pièce est si scandaleuse qu'elle attendra plus de vingt ans pour être jouée.
Idées
Musique
Arts
- 1890 Egon Schiele, le corps à vif
- 1897 La Sécession viennoise Au-dessus de l'entrée d'un bâtiment blanc surmonté d'un dôme de feuilles de laurier dorées, une devise : « À chaque époque son art, à l'art sa liberté ».
- 1907 Klimt et « Le Baiser » Fils d'un graveur sur or, Klimt a fini par peindre avec de vraies feuilles d'or. Son tableau le plus célèbre a été acheté par l'État autrichien avant même d'être terminé.
- 1907 « La Dame en or », un tableau volé Un portrait de Klimt saisi par les nazis, exposé pendant soixante ans à Vienne sans le nom de son modèle juif, puis rendu à sa nièce octogénaire après un procès contre l'Autriche.
Architecture
- 1894 Otto Wagner, l'architecte de la ville moderne Les petits pavillons verts et dorés de la station Karlsplatz, que des milliers de Viennois croisent chaque jour, sont l'œuvre d'un architecte qui voulait que la forme suive l'usage.
- 1908 Adolf Loos, « Ornement et crime » En face du palais impérial, un architecte construit un immeuble aux fenêtres sans encadrement. Les Viennois le surnomment « la maison sans sourcils ».
Cinéma
- 1955 Sissi au cinéma : Romy Schneider
- 1971 « Mort à Venise », de Mann à Visconti Thomas Mann a donné à son héros le prénom et le visage de Mahler. Soixante ans plus tard, Visconti en a fait un compositeur et a mis sa musique sur les images.
- 1999 « Eyes Wide Shut », Vienne transposée à New York Le dernier film de Kubrick, sorti quelques mois après sa mort, est l'adaptation fidèle d'une nouvelle viennoise de 1926.